Image 1 © HCR/F.Fontanini

 
     

Kivu, Soudan, Yémen, Kosovo, Ukraine : voici une liste non exhaustive de pays où des viols et des agressions sexuelles ont été commis à grande échelle contre des populations civiles en temps de conflit. Les chiffres sont effrayants, mais ils restent abstraits pour beaucoup. Ils sont si démesurés qu’ils en deviennent presque irréels, tant notre esprit peine à concevoir une telle cruauté. Selon l’ONU, une femme est violée toutes les quatre minutes à l’est de la République démocratique du Congo (ONU Info, « Violences sexuelles en RDC : une femme violée toutes les quatre minutes », mars 2025 – news.un.org/fr).

C’est pourquoi nous avons choisi de ne pas vous assommer de statistiques, mais de vous expliquer ce que signifie réellement l’utilisation du viol comme arme de guerre, ses mécanismes, et surtout ses conséquences humaines.

I. Définition, terminologie et acceptation

Le terme viol vient du latin « violare », qui signifie maltraiter, profaner, porter atteinte par la force. En ancien français, il apparaît dès le XIIᵉ siècle avec un double sens : atteinte à l’intégrité physique ou morale et rapport sexuel imposé. Jusqu’au début du XIXᵉ siècle, il est présent dans les textes juridiques, mais sa charge de honte est telle qu’on lui préfère souvent des euphémismes dans les écrits publics ou religieux : « outrages », « excès », « désordres », « licences », « cruautés envers les habitants », « attentat à la pudeur », « atteinte à l’honneur ». Ces tournures masquaient la réalité d’un acte violent et intentionnel (Georges Vigarello, Histoire du viol, XVIᵉ-XXᵉ siècle, Seuil, 1998).

Pendant longtemps, le viol et les agressions sexuelles n’avaient pas la portée morale et humaine que nous leur connaissons aujourd’hui. Rarement employé dans le débat public, le terme « viol » ne s’impose véritablement qu’à partir des années 1970, grâce aux mouvements féministes (Susan Brownmiller, Against Our Will : Men, Women and Rape, Simon & Schuster, 1975), ce qui permet enfin de nommer clairement l’acte et ses conséquences. Il faut ensuite attendre les années 1980 pour que les chercheurs, historiens, sociologues et anthropologues commencent à étudier le viol comme phénomène social, politique et militaire, et non comme un simple incident isolé.

Soyons terre à terre : qui viole, comment et pourquoi ?

La représentation commune du viol reste profondément faussée. Dans l’imaginaire collectif, les viols seraient commis par des hommes marginaux, étrangers, “non blancs”, frustrés sexuellement ou psychopathes, qui agressent des inconnues la nuit, dans une ruelle sombre. Cette image, nourrie par la culture populaire, ne reflète absolument pas la réalité. Elle sert surtout à tenir cet acte à distance, en le renvoyant à des figures monstrueuses, extérieures à « nous ».

Les données du ministère de l’Intérieur français sont pourtant claires : dans 90 % des cas, la victime connaît son agresseur : conjoint ou ex-conjoint, membre de la famille, ami, voisin, collègue, supérieur hiérarchique, médecin, etc. (Ministère de l’Intérieur – Signalement des violences sexuelles et sexistes, 2022 ; SSMSI – Interstats Analyse N°18, décembre 2017 – interieur.gouv.fr). Tous les hommes ne sont pas des agresseurs en puissance, mais les agresseurs sont bel et bien monsieur Tout-le-Monde.

Le Viol, vers 1886 · Paul Albert Besnard.

L’affaire Pelicot-Mazan en est le parfait exemple. Gisèle Pelicot a été droguée et fait violer par son mari, Dominique Pelicot, durant neuf ans (2011-2020). Il recrutait des inconnus sur internet afin qu’ils la viole à son domicile, durant son état inconscient, pendant que lui filmait. Au procès, 51 accusés ont comparu devant la cour d’assises du Vaucluse : tous ont été reconnus coupables en décembre 2024, et Dominique Pelicot a été condamné à la peine maximale de 20 ans de réclusion criminelle (Franceinfo, verdict du 19 décembre 2024 ; Wikipédia, « Affaire des viols de Mazan », mise à jour 2025). Ces hommes, âgés de 26 à 74 ans, étaient des pères de famille, des artisans, des journalistes, d’anciens militaires, des pompiers, des retraités. Insérés socialement, rien ne les distinguait dans la rue. Ainsi, le viol n’est pas l’apanage du fou dangereux incapable de contrôler ses désirs.

Benoît PEYRUCQ © 2019 AFPCroquis d’audience de Dominique Pelicot et des hommes au procès des viols de Mazan, jugés pour la plupart pour viols aggravés sur Gisèle Pelicot au tribunal d’Avignon, le 25 novembre 2024

Le viol : un acte de contrainte, pas de sexualité

Le viol est un acte de coercition. Une personne force une autre (femme, homme ou enfant) à avoir un rapport sexuel en utilisant : la violence physique, la menace, la manipulation, la contrainte psychique, sociale ou économique, l’altération des capacités ou la surprise.

Contrairement à une idée tenace, le viol ne peut être réduit à une simple pulsion sexuelle irrépressible. Plus qu’un acte sexuel, il est surtout un acte de pouvoir : c’est une violence intentionnelle visant à dominer, humilier, soumettre, détruire moralement et affirmer un contrôle sur la victime ou sur un groupe humain (OMS, « Understanding and addressing violence against women: Sexual violence », 2012 – apps.who.int). L’agresseur instrumentalise le corps de sa victime non pour assouvir un désir, mais pour exercer une violence stratégique, qu’elle soit personnelle (vengeance, contrôle, domination) ou collective (guerre, punition, intimidation, assujettissement).

Amnon, archétype du violeur (2 Shemouel 13 :1-22)

Ce passage illustre avec une précision saisissante le fonctionnement d’un agresseur. Amnon, fils du roi David, est épris de sa demi-sœur Tamar, au point d’être tourmenté et de ne plus pouvoir manger. Comme elle était vierge, il ne savait pas comment parvenir à se retrouver seul avec elle. Il élabore donc un stratagème et agit avec ruse pour la faire venir chez lui, puis dans sa chambre. Il la manipule en se faisant passer pour souffrant et paraît si inoffensif qu’elle ne s’alarme pas lorsqu’il demande aux hommes de les laisser seuls. Ensuite, il la contraint physiquement.Elle comprend alors ce qui va se produire et tente de lui faire entendre raison. Elle va même jusqu’à lui proposer le mariage afin de ne pas être déshonorée, mais ce qu’il recherche n’est pas l’union : seulement la possession.

Ce qui est saisissant dans cette histoire, c’est qu’une fois le viol commis, il la hait et la chasse. Elle n’a désormais plus aucune utilité à ses yeux : sa convoitise est satisfaite. Et, comme dans tant d’autres situations de viol, c’est la victime qui porte la honte et se cache, tandis que l’autorité, la justice incarnée ici par son père le roi David, reste sans agir. Un récit vieux de trois mille ans qui résonne tragiquement encore aujourd’hui.

Peinture de Amnon et Tamar (peintre anonyme du XVIIe siècle)

II. La femme : victime privilégiée du viol

Même s’il est reconnu comme un crime contre la personne depuis le XIXᵉ siècle en Occident, le viol est encore trop souvent considéré comme une atteinte à l’honneur de la famille, du père ou du mari. La victime porte le fardeau de la honte et de la culpabilité ; sa réputation et, par extension, celle de son entourage, sont entachées.

En temps de conflit, cette perception a des conséquences stratégiques redoutables : violer une femme ne touche pas seulement la victime, mais atteint également les hommes de sa famille et de sa communauté. L’agression inflige un profond déshonneur, remettant en cause leur virilité, leur autorité et leur capacité à protéger les leurs. Cette humiliation collective fragilise la cohésion du groupe, érode les structures sociales et affaiblit le moral de la communauté tout entière (Elisabeth Jean Wood, « Variation in Sexual Violence during War », Politics & Society, 2006).

Le ciblage systématique des femmes repose sur la dimension symbolique de leur corps, intimement liée à la filiation, à la communauté et à l’honneur masculin. Violences, humiliations et dépossession corporelle deviennent ainsi des instruments de domination et de terreur visant à soumettre et contrôler une population entière.

© Amnesty International

III. Le viol et la guerre : un couple de longue date

L’idée selon laquelle les violences sexuelles systémiques en temps de guerre seraient un phénomène récent est profondément erronée. Depuis l’Antiquité, viol et conflit armé sont étroitement liés : ils constituent des instruments de domination et de contrôle, pensés pour terroriser les populations et affaiblir l’ennemi. Le viol n’est pas un simple dérapage individuel : il obéit à des objectifs stratégiques et systématiques, répétés de conflit en conflit (Raphaëlle Branche & Fabrice Virgili (dir.), Viols en temps de guerre, Payot, 2011).

Dès le 1ᵉʳ siècle, Flavius Josèphe rapporte qu’au cours de la conquête de la Judée par les Romains en l’an 70, les femmes juives de toutes conditions furent humiliées et victimes de violences sexuelles, souvent publiquement, pour terroriser la population, briser la cohésion sociale et asseoir la domination des conquérants (Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, Livre VI).

Cet exemple historique montre que le viol n’a jamais été qu’un simple incident isolé, mais bien souvent un outil réfléchi et répété de domination.

À travers les siècles, la stratégie demeure la même : utiliser la violence sexuelle pour contrôler, humilier et déstabiliser.

IV. Les objectifs visés par les agresseurs

Terroriser et contrôler

Le viol provoque panique, fuite et effondrement de la cohésion sociale. Une population traumatisée devient plus facile à soumettre et à déplacer. C’est ce levier que les militaires belges ont utilisé lors de la conquête coloniale du Congo, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle. Les villages rebelles, qui refusaient de produire du caoutchouc, étaient systématiquement « punis » (Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold, Tallandier, 2007). Terrorisés, les habitants perdaient toute velléité de résistance.

Se venger

« C’est le prix de la guerre. »

Cette phrase glaçante est celle qu’ont entendue des milliers de femmes allemandes lors de l’avancée soviétique entre 1944 et 1945. Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, on estime qu’entre 1 et 2 millions de femmes ont été violées par des soldats de l’Armée rouge en progressant vers Berlin (Antony Beevor, Berlin : La chute, 1945, de Fallois, 2002). Dans ce contexte, le viol remplissait plusieurs fonctions : vengeance pour les atrocités nazies commises en URSS, instrument de terreur destiné à briser les civils, et récompense tacitement accordée aux troupes après des années de sacrifices.

Des soldats soviétiques harcèlent ouvertement une femme allemande à Leipzig, en 1945

Détruire un peuple

Dans les conflits ethniques, le viol peut être utilisé comme un outil stratégique visant à déstabiliser la filiation et la transmission identitaire : en imposant un enfant issu du conquérant, on cherche à « contaminer » symboliquement la lignée de l’ennemi. Pendant la guerre de Bosnie (1992-1995), des campagnes de violences sexuelles à grande échelle furent organisées dans ce but. Des femmes bosniaques et croates en âge de procréer étaient systématiquement violées et, dans de nombreux cas, détenues jusqu’à la naissance de l’enfant afin d’empêcher tout avortement (TPIY, arrêt Prosecutor v. Kunarac et al., 2001 ; Human Rights Watch, « War Crimes in Bosnia-Herzegovina », 1993 – hrw.org). Cette pratique visait le nettoyage ethnique par la reproduction forcée, laissant des séquelles psychologiques et sociales durables pour les victimes et leurs descendants.

En 1937, lors de l’invasion de Nankin par l’armée impériale japonaise, entre 20 000 et 80 000 femmes furent violées en six semaines (Iris Chang, Le Viol de Nankin, Payot & Rivages, 2007). Les viols étaient publics, systématiques, souvent suivis de mutilations ou de meurtres. L’objectif : terroriser, humilier et démoraliser la population chinoise, anéantir un peuple en réduisant à néant sa dignité.

Stimuler l’engagement des troupes

Derrière l’image d’Épinal du « fougueux baiser reçu par la belle petite Française » se cache en réalité un grand nombre de violences sexuelles commises par des GI (soldats américains) en France lors de la Libération, entre 1944 et 1945. La femme française avait été présentée aux soldats américains comme légère, frivole et reconnaissante par avance envers ses « libérateurs ». Cette vision, véhiculée par des campagnes de propagande destinées aux futurs soldats, laissait entendre, de manière implicite, que l’accès au corps des femmes françaises ferait partie des « avantages » promis afin de stimuler l’engagement (Mary Louise Roberts, What Soldiers Do: Sex and the American GI in World War II France, University of Chicago Press, 2013). Ainsi, des libérateurs devinrent des prédateurs.

« Voilà ce pour quoi nous nous battons ». Première page de Stars and Stripes,

9 septembre 1944 (source : Stars and Stripes)

L’humiliation suprême : les hommes victimes

Loin de nous l’idée de détourner l’attention des femmes victimes de ces crimes odieux mais il est important de reconnaître que les hommes en sont également victimes. Difficilement quantifiable, ce n’est que récemment que des hommes brisent ce tabou ultime.

En 1997, des témoignages de Bosniaques ont été recueillis par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY, Crimes of Sexual Violence and Landmark Cases). Nous avons aussi en mémoire les photos de militaires américains humiliant des prisonniers irakiens dans la prison d’Abou Ghraib (Rapport Taguba, U.S. Army, 2004 ; Amnesty International, « Iraq: Torture and other Cruel, Inhuman or Degrading Treatment by US Forces », 2004 – amnesty.org).

« L’ancien prisonnier d’Abou Ghraib Haji Ali pense être celui représenté sur cette photo mondialement célèbre.
Photo : REUTERS / The New Yorker »

Les témoignages demeurent rares, car les victimes ne veulent pas parler par honte et par crainte d’être perçues comme faibles ou homosexuelles. En Ouganda, où affluent de nombreux réfugiés de l’est de la RDC, l’homosexualité est passible de prison, voire de la peine de mort dans certaines situations, et la justice ougandaise ne fait de pas distinction entre pratique sexuelle et viol (Human Rights Watch, « Uganda: Anti-Homosexuality Act » – hrw.org).

Tout comme les femmes, les hommes victimes subissent des sévices similaires pour les mêmes raisons stratégiques, mais leurs conséquences sont souvent plus dévastatrices encore, faute de prise en charge du fait de leur silence. Ils restent donc avec des blessures physiques liées aux actes de torture (douleurs chroniques, fistules, émasculation) et des troubles psychiques sévères (dépression, pensées suicidaires, isolement, dissociation, syndrome post-traumatique). Beaucoup sont écrasés sous le poids de la honte, incapables de se marier, d’avoir des enfants ou de se réintégrer dans leur communauté (Lara Stemple & Ilan Meyer, « The Sexual Victimization of Men in America », American Journal of Public Health, 2014).

V. Les conséquences sur les victimes

Les dimensions traumatiques

Pourquoi le viol détruit-il autant ? Parce qu’il atteint ce que l’être humain a de plus intime : son corps, son identité, sa dignité. Vécu comme une intrusion, une invasion, une prise de possession, il laisse une sensation de dépossession si profonde que certaines victimes ne reconnaissent plus leur corps et ne se sentent plus elles-mêmes. Elles ont l’impression d’avoir perdu une part de leur identité. À cette dépossession s’ajoutent une honte immense et une culpabilité totalement injustifiée, nourries par les tabous, le silence social et la minimisation encore trop fréquente de ces violences (Judith Herman, Trauma and Recovery, Basic Books, 1992).

Le viol bouleverse aussi le sentiment de sécurité, en fracturant la confiance envers les autres. La perception du danger est exacerbée, la relation aux autres profondément modifiée. Cette fracture intérieure est l’une des blessures les plus durables laissées par cette arme de domination. En effet, si l’acte ne dure que quelques minutes, ses conséquences psychologiques, sociales et familiales, elles, s’étendent sur des décennies, voire sur des générations (Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018).

La destruction du tissu social

Les viols brisent les familles, isolent les victimes et détruisent la solidarité interne d’un groupe. La communauté s’effondre de l’intérieur. Selon les Nations Unies, au plus fort du conflit en RDC, 48 femmes étaient violées chaque heure dans le pays, un chiffre probablement en deçà de la réalité compte tenu du sous-signalement massif (Fondation Panzi / NIH, American Journal of Public Health, 2011 ; ONU Info, mars 2025 – news.un.org).

Selon Human Rights Watch, les groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme délibérée, touchant hommes, femmes, enfants et personnes âgées, avec des conséquences dévastatrices sur les communautés entières (Human Rights Watch, « RD Congo : Escalade des violences sexuelles liées au conflit », janvier 2026).

VI. Le statut juridique du viol

En 2002, au sortir des guerres de Bosnie et du Rwanda, le viol et les autres formes de violences sexuelles commis dans un contexte de guerre ont été reconnus par les articles 7 et 8 du Statut de Rome comme crime de guerre et crime contre l’humanité (Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 2002, articles 7 et 8).

Les condamnations à ce titre demeurent rares. Bosco Ntaganda, chef de guerre congolais, constitue le cas le plus emblématique : condamné en juillet 2019 à 30 ans d’emprisonnement pour viol et esclavage sexuel comme crimes de guerre et crimes contre l’humanité, sa peine a été confirmée en appel en 2021 (CPI, Affaire Le Procureur c. Bosco Ntaganda, Chambre de première instance VI, 8 juillet 2019).

BBC.COM

Jean-Pierre Bemba avait quant à lui été condamné en 2016 pour des crimes incluant le viol, mais la Chambre d’appel a prononcé son acquittement en 2018 (CPI, Chambre d’appel, acquittement du 8 juin 2018). Des dizaines d’affaires sont en cours d’instruction, mais les condamnations définitives restent rares, et les victimes attendent une justice qui tarde à s’affirmer (Rapport du Secrétaire général de l’ONU sur les violences sexuelles liées aux conflits, 2022).

Qu’il soit commis en temps de guerre ou dans un cadre « privé », le viol reste un crime largement impuni. Si l’on part du postulat qu’il est par essence un outil de coercition visant à détruire, alors chaque agresseur mériterait des sanctions à la hauteur de ses actes. Mais la réalité est tout autre, en tout point du globe.

En 2010, l’ONU publie le Rapport Mapping, qui analyse les violations graves des droits humains commises en RDC entre 1993 et 2003. Il recense 617 incidents majeurs (massacres, exécutions sommaires, viols massifs, enrôlement d’enfants-soldats) présentés non comme des dérapages isolés, mais comme des pratiques organisées et répétées, souvent planifiées. Il démontre une responsabilité partagée des milices armées congolaises, des armées étrangères (Rwanda, Ouganda, Burundi) et des forces gouvernementales congolaises dans la perpétration des crimes (HCDH, Rapport Mapping RDC, 2010 – ohchr.org).

Presque aucun nom n’est cité, mais les unités militaires, les chaînes de commandement, les périodes et les lieux des exactions sont identifiés avec une telle précision que quiconque connaît l’histoire politico-militaire congolaise peut aisément déduire l’identité des responsables.

Pour stabiliser l’est du pays et consolider certaines alliances militaires, le président Félix Tshisekedi, lors de son premier mandat, a accepté de nommer à des postes stratégiques plusieurs officiers dont les unités sont explicitement mises en cause dans le rapport Mapping. Ainsi, nombre d’officiers et de chefs de guerre impliqués dans des crimes documentés par ce rapport (massacres de civils, violences sexuelles, pillages, exécutions) ont ensuite été intégrés dans l’armée congolaise, promus à des fonctions clés ou encore nommés à des postes politiques et sécuritaires.

En nommant ou en maintenant ces figures au sommet de l’appareil sécuritaire, l’État légitime de fait leur passé, ou du moins le relègue au second plan. Cela alimente l’idée que la violence peut constituer une voie d’ascension politique et, surtout, adresse aux victimes un message terrible : vos vies ne comptent pas.

Connu, reconnu mais promu…

En République démocratique du Congo, le général-major Delphin Kahimbi, officier supérieur des FARDC, a commandé les troupes dans l’est du pays à partir de 2006, d’abord comme commandant adjoint de la 8ème Région militaire, puis comme commandant en second au Nord-Kivu, à la tête des opérations dans les zones de Kiwanja et Rutshuru (Politico.cd, « Qui est le général Delphin Kahimbi ? », février 2020).

Human Rights Watch a documenté à son encontre des actes d’hostilité délibérée envers les Casques bleus de la MONUSCO, et des violations graves des droits humains dans le cadre de la répression politique et militaire (Human Rights Watch, rapport sur le Nord-Kivu, 2008 ; Human Rights Watch, « RD Congo : l’UE et les États-Unis sanctionnent de hauts responsables », juin 2017).

En décembre 2016, il est sanctionné par l’Union européenne et les États-Unis pour son rôle dans ces violations (Règlement UE 2016/2230 du Conseil, Journal officiel de l’UE, 9 décembre 2016). Malgré ces sanctions internationales, il est maintenu à son poste de chef des renseignements militaires (DEMIAP) sous la présidence de Félix Tshisekedi, investie en janvier 2019 (La Libre Afrique, « Le général Delphin Kahimbi suspendu, une réponse aux demandes américaines ? », février 2020).

Il ne sera finalement suspendu que le 27 février 2020, après des années de pression américaine et européenne, et décèdera dans des circonstances non élucidées le lendemain (RTBF, « RDC : une enquête est ouverte sur la mort du général Kahimbi », 29 février 2020).

Au Rwanda, le lieutenant-général Charles Kayonga, ancien chef d’état-major général des Forces de défense du Rwanda (RDF) jusqu’en juin 2013, est nommément cité dans le rapport du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC de 2012 : selon ce document, les leaders du M23 auraient reçu des ordres militaires directs de sa part, et il aurait supervisé le transfert de troupes et d’armements rwandais vers les rebelles congolais via le territoire rwandais (Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC, rapport final S/2012/843, Conseil de sécurité, novembre 2012 – un.org). Malgré ces accusations documentées, Kayonga est nommé ambassadeur du Rwanda en Chine en juillet 2014, poste qu’il occupe jusqu’en juillet 2019 (The East African, « Former RDF boss Charles Kayonga appointed new ambassador to China », 2014).

La même logique d’impunité se retrouve en Russie : le général Sergueï Sourovikine, sous le commandement duquel des ONG et l’ONU ont documenté des violences massives contre des civils en Syrie, a été promu et nommé commandant des forces russes en Ukraine en 2022 (Reuters, nomination de Sourovikine, 8 octobre 2022). Le constat est répété dans plusieurs armées : la violence peut être une voie d’ascension, jamais un obstacle.

Sergueï Sourovikine, alors commandant des forces aérospatiales russes, à Sotchi en novembre 2021. (Tass/Abaca)

Humanité

Comment des femmes et des hommes arrivent-ils à ce niveau de déshumanisation ? Comment peut-on commettre l’indicible par vengeance, par soif de domination ? Certains avanceront l’endoctrinement politique, l’humiliation subie dans les rangs, la pression de groupe. Mais rien de tout cela ne saurait constituer une explication recevable.

L’humanité, trop souvent, se montre : inhumaine, violente, égoïste, abandonnée à ses plus bas instincts, à l’image de Qayin qui, par jalousie, envia puis tua son frère (Bereshit 4 :1-16).

Comment, nous chrétiens, pouvons-nous demeurer silencieux face à de telles exactions ? Comment pouvons-nous banaliser les viols et les agressions sexuelles par des discours tels que : « c’est une ethnie méchante », « ils récoltent ce qu’ils ont semé », ou encore « ces femmes n’auraient pas dû rester seules dans leurs champs » ?

De tels propos sont inadmissibles, car ils déplacent la faute sur la victime au lieu de la laisser sur le criminel. Lorsqu’une femme, un enfant ou un homme est violé, pourquoi ajoutons-nous à leur souffrance l’opprobre et le discrédit ? Pourquoi remettons-nous en cause leur parole ? Parce que la réalité est trop brutale pour être regardée en face, et qu’il est plus confortable de la nier que de l’affronter.

C’est pour cela que nous avons choisi d’écouter, de lire et d’examiner les profondeurs les plus sombres des œuvres humaines afin de comprendre ce qui se cache réellement derrière les litanies de chiffres fournies par les organisations humanitaires et internationales. Un viol toutes les quatre minutes au Kivu, ce n’est pas une statistique : c’est une femme détruite, des enfants traumatisés, un mari psychologiquement brisé, un village asservi, une communauté anéantie.

Voilà ce que signifie un viol au Kivu, en Ukraine, au Yémen à Gaza et dans toutes les zones de guerre. Mais aussi lorsqu’il est commis dans un lit conjugal, un cabinet médical ou un local technique.

Le viol est une arme invisible qui détruit le corps, l’âme et l’esprit. Une arme dont les blessures traversent les générations.

Mediapart.fr

Les conflits, les personnes et les nations mentionnés ici n’ont pas été choisis au hasard : ils le sont parce que les faits ont été établis et documentés par des rapports de l’Organisation des Nations unies, d’Amnesty International, de Médecins Sans Frontières, ainsi que par de nombreux reportages et enquêtes journalistiques. Tous ces documents demeurent accessibles à ceux qui veulent voir.

Prendre le temps de les étudier, d’écouter les victimes, voire d’entendre d’anciens bourreaux, permet de saisir les mécanismes et les finalités de cette arme de guerre qu’est le viol. Tout est encore à notre portée pour comprendre, mais pour combien de temps ?

Nous avons donc le devoir de chercher, de regarder, de dénoncer. Non de détourner les yeux sous prétexte que ce qui est loin ne nous concerne pas. Car fermer les yeux n’efface pas le mal ; cela ne fait que lui permettre de prospérer.

Comme il est écrit dans le Psaumes : « La bouche du juste proclame la sagesse, et sa langue annonce la justice. »